Serge Lemoyne: sombrer dans l’oubli
Auteur: Jocelyn Fiset peintre
Le Devoir 11 mars 2008
Contrairement à ce que tout le monde croit, 1998 ne fut pas l’année d’une seule mais de deux catastrophes. Évidemment, la première est celle du verglas, et l’on se remet à peine du tapage médiatique des dernières semaines. La seconde n’a encore rien causé comme tapage, si ce n’est cette exposition en forme d’hommage, présentée bravement par le Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire jusqu’au 23 mars prochain.
Oui, donc, la catastrophe. En juillet 1998 disparaissait le peintre Serge Lemoyne, décédé prématurément d’un cancer foudroyant. Il avait 57 ans!
Certains demanderont en quoi la mort d’un artiste est aussi catastrophique qu’un mois sans électricité pour des milliers d’individus ou la perte de quelques trente innocentes vies humaines et des centaines de millions de dollars en dommages matériels.
La réponse est simple: l’oubli. Nous voici dix ans après la mort de Serge Lemoyne et il ne reste pratiquement aucune trace de son oeuvre magnifique dans la mémoire et l’imaginaire collectif national. Voilà la véritable catastrophe.
Si un peintre aussi talentueux et aussi engagé que lui n’a pas sa place dans la mémoire, les pensées, dans la fierté de chaque Québécois, c’est à se demander qui l’aura.
Du jamais vu au Québec!
Plus que tout autre, Serge Lemoyne n’avait de cesse de rendre son art accessible. On ne compte plus le nombre de ses actions, de ses happenings, de ses coups d’éclat faits pour et devant le grand public. Et que dire de sa fameuse période bleu-blanc-rouge, en plein coeur des années 1970, en pleine gloire du club de hockey Canadien où Lemoyne peint des centaines de toiles ayant comme unique thème les Glorieux et comme uniques couleurs, celles du Tricolore: le bleu, le blanc et le rouge. Dix ans, d’une belle folie créatrice assortie d’une volonté immense de toucher la masse des gens par la fusion de l’art et du sport.
Lemoyne peignait des images simples et facilement reconnaissables comme des plans rapprochés de diverses parties de l’uniforme des joueurs, toujours à la limite du figuratif et de l’abstrait, car il aimait faire dégouliner la peinture. Pour la première fois, un peintre de chez nous créait de toutes pièces une symbolique tout à fait moderne et surtout à notre image, sorte d’icône parfait de notre sport national. Du jamais vu dans l’histoire de l’art au Québec.
À lui seul, ce cycle de dix ans aurait dû constituer l’apogée de la carrière de Lemoyne et lui attribuer une place bien méritée au panthéon de l’imaginaire collectif québécois, car il y avait, dans sa vie et son oeuvre, matière à construire une aura aussi populaire, aussi imposante que celle d’un Maurice Richard, d’un René Lévesque ou d’un Félix Leclerc.
Au même titre que la planète entière est en mesure de comparer un portrait avec les deux yeux dans le même trou à un Picasso, de même, le Québec en entier devrait pouvoir comparer toute peinture qui dégouline à un Lemoyne.
La démission des élites
Malheureusement, la réalité est tout autre. Déjà, il y a plus d’un an, dans ces mêmes pages, j’ai tenté d’attirer l’attention sur «l’invisibilité» qui sévit dans le domaine des arts visuels conséquemment à l’incapacité des grands médias d’ici à promouvoir sérieusement notre culture.
Mais ce que nous vivons en ce moment est beaucoup plus qu’un problème médiatique. C’est la faillite totale d’une société à défendre ses artistes les plus fabuleux et à veiller à ce que leurs noms restent à jamais gravés dans les mémoires. Lemoyne est la preuve tangible d’une telle faillite. Tout comme le génial André Mathieu, dont la mémoire et l’oeuvre sont si ardemment défendus par le pianiste Alain Lefèvre.
Ici, ce sont les artistes qui défendent les artistes. Ici, les grands créateurs n’ont plus la cote, et l’élite les abandonne.
Vous l’aurez sans doute remarqué lors des dernières campagnes électorales, les chefs de toutes tendances politiques profitent à répétition d’une population de plus en plus vieillissante qui ne craint qu’une chose; que la médecine à deux vitesses lui tombe sur la tête. Que tout le reste de la société roule à deux, trois ou trente-six vitesses, on s’en tape. La pauvreté et l’environnement, on verra bien. Alors l’art, vous savez. D’ailleurs, ne dit-on pas que Jean Charest n’assiste jamais aux vernissages du Musée d’art contemporain?
Au lieu d’allumer les esprits et de jouer un rôle de phare auprès du peuple, notre élite politique fait plutôt figure d’éteignoir.
En ce qui concerne l’élite de la finance ce n’est guère mieux. Selon les statistiques, un nombre infime d’entreprises québécoises collectionnent des oeuvres d’art sur une base régulière.
Dans le monde des affaires, les grands vins (étrangers) se collectionnent mieux que les grandes oeuvres (locales).
La désaffection de l’élite économique envers la culture se fait plus cruellement sentir chez les propriétaires de petites et moyennes entreprises principalement parce qu’ils sont plus nombreux. Ces nouveaux riches n’hésitent pas à payer des fortunes pour l’aménagement paysager de leurs grosses maisons alors qu’à l’intérieur, celles-ci dévoilent une obscène absence d’oeuvre d’art.
Dans l’univers du paraître, tout le fric va à l’esthétique, rien à l’artistique.
Quant à l’élite culturelle, pour l’hérétique que je suis, la question est de savoir pourquoi nos vénérables institutions muséales réussissent à pousser la machine à fond lorsqu’il s’agit de promouvoir les Cocteau, Dali, Disney et autres créateurs d’outre-tombe et qu’ils n’y réussissent pas pour les créateurs de chez nous?
Attend-on qu’ils reviennent d’une tournée triomphale à Paris, Berlin ou New York pour bouger? Serions-nous encore à ce point colonisés? Alors, qu’est-ce qu’on attend pour leur organiser nous-mêmes la promotion qu’ils méritent et une tournée du Québec, du Canada et du monde?
La vraie calamité
C’est ainsi que, par un laisser-faire général, les élites ouvrent la voie à ce succédané de culture qu’est le divertissement.
Ce n’est un secret pour personne, notre société souffre de la boulimie du divertissement et du culte de la célébrité. L’occident a finalement atteint les confins de la galaxie Gutemberg où les quinze minutes de célébrité accessibles à tous et prophétisées par le pape du Pop-Art Américain, Andy Warhol, se concrétisent aujourd’hui à la puissance dix grâce à la télé-réalité et Internet.
De l’émission TVA en Direct.Com, qui permet à tout un chacun de passer à la télévision par le truchement de sa webcam, à YouTube en passant par Loft Story ou les pubs à faire soi-même des petits gâteaux Vachon, chaque jour qui passe propose son lot de sollicitations pour que le citoyen participe à quelque chose.
Le but inavoué de telles entreprises est d’outrepasser les vrais créateurs et de faire croire à tous que ce sont eux les artistes. Évidemment, plus il y aura d’individus qui créeront leurs propres vidéos, leurs propres Jackasseries, plus les méga-entreprises de divertissement auront d’abonnés qui voudront s’écouter, se regarder, se reconnaître, et toc, plus il y aura de monde pour consommer des gigaoctets de narcissisme sur les cellulaires, les chaînes de télévision et les ordinateurs. C’est ainsi que le business est profitable.
Exit les artistes professionnels. Ici, le star-system fait loi et éclipse le système des beaux-arts.
Le plus ironique de cette affaire c’est qu’en fin de compte, tout ce que désirent les adeptes de la célébrité rapide c’est imiter les artistes pour en devenir eux-mêmes. Or, s’ils sont capables de les imiter, c’est qu’ils ont eu accès à des exemples, des modèles…
Quand la culture des grandes idées et des belles folies créatrices n’a plus droit de cité, elle ne peut influencer la culture dite de grand public et celle-ci finit par s’appauvrir. Plus l’empire du divertissement fait la promotion de l’amateurisme au lieu de faire connaître plus de créateurs, de chercheurs, de scientifiques, de danseurs, de penseurs, de peintres ou de poètes, plus ce dernier contribue au rétrécissement des idées et de la pensée humaine.
En cette époque fatidique où nous commençons à peine à prendre conscience du fait que nous contribuons tous aux changements climatiques et au tarissement des ressources naturelles de la planète, il serait aussi temps de prendre conscience que, par nos comportements et nos choix de consommateurs de produits de divertissement de toutes sortes, nous contribuons tout autant à l’épuisement de notre imaginaire collectif de même qu’au tarissement des ressources créatrices de l’humanité, condamnant de ce fait l’art et la création à la disparition.
Mais, attention, la disparition d’une activité humaine aussi pointue que l’art, la disparition d’une manifestation aussi raffinée de l’esprit humain ne serait-elle pas alors annonciatrice de la disparition de l’homme, au même titre que la disparition de la banquise est annonciatrice de l’inexorable disparition de l’ours polaire?