Archive pour la catgorie ‘Opinion’

Un texte de Jocelyn Fiset «Serge Lemoyne: sombrer dans l’oubli»

Mercredi 12 mars 2008

Serge Lemoyne: sombrer dans l’oubli
Auteur: Jocelyn Fiset peintre

Le Devoir 11 mars 2008

Contrairement à ce que tout le monde croit, 1998 ne fut pas l’année d’une seule mais de deux catastrophes. Évidemment, la première est celle du verglas, et l’on se remet à peine du tapage médiatique des dernières semaines. La seconde n’a encore rien causé comme tapage, si ce n’est cette exposition en forme d’hommage, présentée bravement par le Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire jusqu’au 23 mars prochain.

Oui, donc, la catastrophe. En juillet 1998 disparaissait le peintre Serge Lemoyne, décédé prématurément d’un cancer foudroyant. Il avait 57 ans!

Certains demanderont en quoi la mort d’un artiste est aussi catastrophique qu’un mois sans électricité pour des milliers d’individus ou la perte de quelques trente innocentes vies humaines et des centaines de millions de dollars en dommages matériels.

La réponse est simple: l’oubli. Nous voici dix ans après la mort de Serge Lemoyne et il ne reste pratiquement aucune trace de son oeuvre magnifique dans la mémoire et l’imaginaire collectif national. Voilà la véritable catastrophe.

Si un peintre aussi talentueux et aussi engagé que lui n’a pas sa place dans la mémoire, les pensées, dans la fierté de chaque Québécois, c’est à se demander qui l’aura.

Du jamais vu au Québec!

Plus que tout autre, Serge Lemoyne n’avait de cesse de rendre son art accessible. On ne compte plus le nombre de ses actions, de ses happenings, de ses coups d’éclat faits pour et devant le grand public. Et que dire de sa fameuse période bleu-blanc-rouge, en plein coeur des années 1970, en pleine gloire du club de hockey Canadien où Lemoyne peint des centaines de toiles ayant comme unique thème les Glorieux et comme uniques couleurs, celles du Tricolore: le bleu, le blanc et le rouge. Dix ans, d’une belle folie créatrice assortie d’une volonté immense de toucher la masse des gens par la fusion de l’art et du sport.

Lemoyne peignait des images simples et facilement reconnaissables comme des plans rapprochés de diverses parties de l’uniforme des joueurs, toujours à la limite du figuratif et de l’abstrait, car il aimait faire dégouliner la peinture. Pour la première fois, un peintre de chez nous créait de toutes pièces une symbolique tout à fait moderne et surtout à notre image, sorte d’icône parfait de notre sport national. Du jamais vu dans l’histoire de l’art au Québec.

À lui seul, ce cycle de dix ans aurait dû constituer l’apogée de la carrière de Lemoyne et lui attribuer une place bien méritée au panthéon de l’imaginaire collectif québécois, car il y avait, dans sa vie et son oeuvre, matière à construire une aura aussi populaire, aussi imposante que celle d’un Maurice Richard, d’un René Lévesque ou d’un Félix Leclerc.

Au même titre que la planète entière est en mesure de comparer un portrait avec les deux yeux dans le même trou à un Picasso, de même, le Québec en entier devrait pouvoir comparer toute peinture qui dégouline à un Lemoyne.

La démission des élites

Malheureusement, la réalité est tout autre. Déjà, il y a plus d’un an, dans ces mêmes pages, j’ai tenté d’attirer l’attention sur «l’invisibilité» qui sévit dans le domaine des arts visuels conséquemment à l’incapacité des grands médias d’ici à promouvoir sérieusement notre culture.

Mais ce que nous vivons en ce moment est beaucoup plus qu’un problème médiatique. C’est la faillite totale d’une société à défendre ses artistes les plus fabuleux et à veiller à ce que leurs noms restent à jamais gravés dans les mémoires. Lemoyne est la preuve tangible d’une telle faillite. Tout comme le génial André Mathieu, dont la mémoire et l’oeuvre sont si ardemment défendus par le pianiste Alain Lefèvre.

Ici, ce sont les artistes qui défendent les artistes. Ici, les grands créateurs n’ont plus la cote, et l’élite les abandonne.

Vous l’aurez sans doute remarqué lors des dernières campagnes électorales, les chefs de toutes tendances politiques profitent à répétition d’une population de plus en plus vieillissante qui ne craint qu’une chose; que la médecine à deux vitesses lui tombe sur la tête. Que tout le reste de la société roule à deux, trois ou trente-six vitesses, on s’en tape. La pauvreté et l’environnement, on verra bien. Alors l’art, vous savez. D’ailleurs, ne dit-on pas que Jean Charest n’assiste jamais aux vernissages du Musée d’art contemporain?

Au lieu d’allumer les esprits et de jouer un rôle de phare auprès du peuple, notre élite politique fait plutôt figure d’éteignoir.

En ce qui concerne l’élite de la finance ce n’est guère mieux. Selon les statistiques, un nombre infime d’entreprises québécoises collectionnent des oeuvres d’art sur une base régulière.

Dans le monde des affaires, les grands vins (étrangers) se collectionnent mieux que les grandes oeuvres (locales).

La désaffection de l’élite économique envers la culture se fait plus cruellement sentir chez les propriétaires de petites et moyennes entreprises principalement parce qu’ils sont plus nombreux. Ces nouveaux riches n’hésitent pas à payer des fortunes pour l’aménagement paysager de leurs grosses maisons alors qu’à l’intérieur, celles-ci dévoilent une obscène absence d’oeuvre d’art.

Dans l’univers du paraître, tout le fric va à l’esthétique, rien à l’artistique.

Quant à l’élite culturelle, pour l’hérétique que je suis, la question est de savoir pourquoi nos vénérables institutions muséales réussissent à pousser la machine à fond lorsqu’il s’agit de promouvoir les Cocteau, Dali, Disney et autres créateurs d’outre-tombe et qu’ils n’y réussissent pas pour les créateurs de chez nous?

Attend-on qu’ils reviennent d’une tournée triomphale à Paris, Berlin ou New York pour bouger? Serions-nous encore à ce point colonisés? Alors, qu’est-ce qu’on attend pour leur organiser nous-mêmes la promotion qu’ils méritent et une tournée du Québec, du Canada et du monde?

La vraie calamité

C’est ainsi que, par un laisser-faire général, les élites ouvrent la voie à ce succédané de culture qu’est le divertissement.

Ce n’est un secret pour personne, notre société souffre de la boulimie du divertissement et du culte de la célébrité. L’occident a finalement atteint les confins de la galaxie Gutemberg où les quinze minutes de célébrité accessibles à tous et prophétisées par le pape du Pop-Art Américain, Andy Warhol, se concrétisent aujourd’hui à la puissance dix grâce à la télé-réalité et Internet.

De l’émission TVA en Direct.Com, qui permet à tout un chacun de passer à la télévision par le truchement de sa webcam, à YouTube en passant par Loft Story ou les pubs à faire soi-même des petits gâteaux Vachon, chaque jour qui passe propose son lot de sollicitations pour que le citoyen participe à quelque chose.

Le but inavoué de telles entreprises est d’outrepasser les vrais créateurs et de faire croire à tous que ce sont eux les artistes. Évidemment, plus il y aura d’individus qui créeront leurs propres vidéos, leurs propres Jackasseries, plus les méga-entreprises de divertissement auront d’abonnés qui voudront s’écouter, se regarder, se reconnaître, et toc, plus il y aura de monde pour consommer des gigaoctets de narcissisme sur les cellulaires, les chaînes de télévision et les ordinateurs. C’est ainsi que le business est profitable.

Exit les artistes professionnels. Ici, le star-system fait loi et éclipse le système des beaux-arts.

Le plus ironique de cette affaire c’est qu’en fin de compte, tout ce que désirent les adeptes de la célébrité rapide c’est imiter les artistes pour en devenir eux-mêmes. Or, s’ils sont capables de les imiter, c’est qu’ils ont eu accès à des exemples, des modèles…

Quand la culture des grandes idées et des belles folies créatrices n’a plus droit de cité, elle ne peut influencer la culture dite de grand public et celle-ci finit par s’appauvrir. Plus l’empire du divertissement fait la promotion de l’amateurisme au lieu de faire connaître plus de créateurs, de chercheurs, de scientifiques, de danseurs, de penseurs, de peintres ou de poètes, plus ce dernier contribue au rétrécissement des idées et de la pensée humaine.

En cette époque fatidique où nous commençons à peine à prendre conscience du fait que nous contribuons tous aux changements climatiques et au tarissement des ressources naturelles de la planète, il serait aussi temps de prendre conscience que, par nos comportements et nos choix de consommateurs de produits de divertissement de toutes sortes, nous contribuons tout autant à l’épuisement de notre imaginaire collectif de même qu’au tarissement des ressources créatrices de l’humanité, condamnant de ce fait l’art et la création à la disparition.

Mais, attention, la disparition d’une activité humaine aussi pointue que l’art, la disparition d’une manifestation aussi raffinée de l’esprit humain ne serait-elle pas alors annonciatrice de la disparition de l’homme, au même titre que la disparition de la banquise est annonciatrice de l’inexorable disparition de l’ours polaire?

Invisibilité des arts visuels dans les médias

Dimanche 3 février 2008

Invisibilité manifeste des arts visuels

La façon actuelle de rédiger les chroniques en arts visuels dans les médias imprimés est plus que centenaire. Elle date d’une époque où on décrivait longuement le sujet afin de remplir la page de mots car on pouvait à peine imprimer une image. Le journaliste d’alors, tel un Balzac du quotidien, rendait compte par le menu détail de ce que le lecteur ne pouvait pas voir lors d’une exposition.

De nos jours, ces petites manières de faire ne créent plus l’événement, ne répondent plus à nos besoins et se foutent même royalement de notre gueule, ce qui a pour conséquence l’invisibilité grandissante des arts visuels dans les principaux médias au Québec.

Le rapt technologique

Depuis qu’elle existe, l’industrie des médias imprimés investit régulièrement des sommes colossales dans l’amélioration des techniques de fabrication du papier et des méthodes d’impression ainsi que, depuis peu, dans la fameuse révolution numérique qui facilite de façon presque magique la manipulation des images, du texte et de la couleur.

Au cours des cinq dernières années, il n’y a pas un quotidien qui n’ait investi temps et argent afin de rénover sa mise en page de manière à en aérer le contenu, en faciliter la lecture et en faire un meilleur objet de consommation destiné nécessairement à être plus compétitif devant la télévision et Internet.

Les nouvelles technologies ont permis à nos quotidiens de produire une impression de réalisme aussi forte qu’on nous le montre dans les annonces à la télé, à grand renfort d’effet spéciaux, où le lecteur ouvre son journal et plonge littéralement dans l’actualité !

Impossible de le nier, l’esthétisme de ces journaux est sans pareil, et leur impact est tel qu’on croirait tenir entre les mains une véritable oeuvre d’art. En fait, le journal est le chef-d’oeuvre !

Qu’il s’agisse du Devoir, de La Presse ou du Journal de Montréal, les différents cahiers d’information de ces journaux (voyages, décoration, design, cinéma) bénéficient des meilleures techniques de reproductions, apparemment sans aucune restriction quant à l’utilisation de photos ou même de la couleur.

Mais rien de tel pour les arts visuels !

Pourtant, la couleur n’est-elle pas à la fois un des éléments essentiels à la création d’une oeuvre d’art et la matière première nécessaire à la reproduction mécanique de cette même oeuvre, en tonnes de copies, dans un journal ?

Recul global

De la couleur au quotidien dans un journal à la présence de l’art au quotidien dans la société, il n’y a qu’un tout petit pas. Malheureusement, au lieu d’assister à une petite révolution culturelle qui devenait technologiquement possible, nous assistons à un recul global quant à la place des arts visuels dans tous les médias imprimés de masse.

Malgré le fait que tous nos grands journaux possèdent une section “arts et spectacles”, celle-ci ne rend jamais compte, ou de manière si anachronique, des expositions de peinture ou de sculpture et encore moins d’art relationnel, d’installation ou de performance.

Ainsi, le public d’ici ne connaît pas ses vedettes des arts visuels; il ne les voit pas, ni en couleur, ni même en noir et blanc.

Comment est-il possible que ces mêmes journaux nous tiennent informés, parfois jusqu’à saturation, au sujet de toutes les vedettes, mineures et majeures, dans tous les autres domaines de la société, qu’il s’agisse d’acteurs, de chanteurs, de sportifs, voire de politiciens, et que personne ne nous donne d’information sur les meilleurs artistes parmi les sculpteurs, peintres, installateurs ou performeurs actuels ?

Qu’auriez-vous pensé si nos médias avaient passé sous silence les excellentes performances de nos athlètes lors des derniers Jeux olympiques d’hiver ? Ne vous seriez-vous pas senti privé de certains éléments essentiels au renforcement de votre fierté collective, de votre identité nationale ?

Alors, pourquoi vous prive-t-on de centaines de raisons supplémentaires d’être fier de votre appartenance à la société québécoise en passant sous silence les meilleures performances de vos artistes visuels, sur la scène tant locale qu’internationale ? Chaque année, des dizaines d’artistes visuels vont rendre compte, dans le monde entier, de la grande diversité et de la richesse de la création qui se fait au Québec, alors qu’ici, ils croupissent dans l’anonymat, ignorés du grand public.

Curieuse destinée que celle des artistes. Au fil des âges, ils sont parmi ceux qui ont le plus contribué au développement des technologies de fabrication du papier, de la couleur et de la photographie, alors que sur le plan médiatique, ce sont eux qui en profitent le moins. Quelle poisse !

Dans les médias électroniques…

Il n’y a pas si longtemps, on a annoncé la mort de Guido Molinari. À la télé, la lectrice du bulletin de nouvelles a eu beau prendre tout le ton solennel qu’il faut en de pareilles circonstances pour nous convaincre que Molinari était un des plus grands artistes du Québec, cela sonnait faux. Le citoyen ordinaire possède assez peu de connaissances sur l’artiste pour pouvoir confirmer qu’il était parmi les plus grands créateurs de chez nous. On imagine facilement la majorité des téléspectateurs se demandant d’où pouvait sortir ce peintre. On imagine aussi que la plupart des gens vont prendre cette information pour du cash parce qu’ils font confiance au journal télévisé.

Tout de même, ça prend un sacré culot pour affirmer, en plein journal télévisé, que Molinari est un grand artiste alors que jamais cette même machine à nouvelles n’a eu le courage de faire régulièrement un topo sur l’évolution de son oeuvre pour le prouver. Jamais la télé n’a fait le travail de faciliter l’intégration de son oeuvre dans la réalité de chaque Québécois. Molinari et tous les artistes visuels actuels, même désastre culturel !

La mémoire d’un peuple

L’absence chronique de nos vedettes des arts visuels dans les médias de diffusion de masse aura comme conséquence grave plusieurs trous dans notre mémoire collective. Un véritable alzheimer social ! Comme si notre société était assez autonome, assez suffisante et assez riche identitairement pour qu’elle puisse se permettre de gaspiller impunément certaines de ses références les plus pertinentes.

Qui plus est, il est inconcevable, impardonnable, inimaginable et invraisemblable que l’on prive les artistes du désir le plus noble de marquer l’imaginaire de leurs contemporains. On prive les artistes de leur droit le plus strict de contribuer à l’édification de leur société.

Inversement, par une inconscience des plus évidentes, la société se prive de références et d’imaginaires essentiels à sa saine et complète régénération. Régénération de son identité nationale ainsi que d’une mythologie à son image.

Pire que le piratage qui sévit dans le domaine de la chanson, les arts visuels vivent l’invisibilité globale !

On ne peut pas demander aux artistes de tout faire, d’être à la fois créateurs d’une oeuvre unique et originale, ensuite d’en faire eux-même la promotion et d’en assurer la pérennité. Voilà pourquoi une courroie de transmission de masse est nécessaire.

L’artiste n’est pas seul responsable de la finalité de son oeuvre ni de l’insertion de celle-ci dans l’histoire et l’imaginaire collectif de son peuple.

Source: Jocelyn Fiset artiste peintre, Le Devoir 1er septembre 2006