
M. Vanderheyden a récemment publié aux Éditions de la Paix “L’enfant de l’ennemi”, un livre véhiculant des valeurs de paix, d’amour et de compassion. L’auteur y raconte comment, 50 ans plus tard, il a repéré la jeune Traudi, que sa famille avait hébergée durant la Seconde guerre mondiale au Pays-Bas. Le résultat de cette recherche qui a duré une dizaine d’années a pris la forme d’un récit tout à fait ahurissant.
Kees Vanderheyden est arrivé au Canada en compagnie de sa famille en 1954. Il a travaillé pendant 25 ans en tant que responsable de la planification et du développement à Radio-Québec; il est maintenant directeur du Centre de la nature de Mont-Saint-Hilaire.Il est aussi l’auteur de La guerre dans ma cour.
Extrait de «L’enfant de l’ennemi » (éditions de la Paix), 135 pages
«Il y a peu de sympathie pour l’Allemagne qui a entraîné tant de pays dans l’horreur et la misère. Les Pays-Bas ont terriblement souffert de la guerre: plus de cent mille morts, l’extermination des citoyens juifs, trois cent mille ouvriers envoyés de force comme esclaves dans les usines et les mines allemandes où des milliers mourront, la famine, des villes détruites. Le dicton court parmi les Néerlandais en colère : Un bon Allemand est un Allemand mort.
Maman travaille comme bénévole à la Croix-Rouge et a offert d’accueillir un des ces enfants dans notre foyer. Nous sommes six enfants, entre six mois et quinze ans, deux filles et quatre garçons. Je suis l’aîné. Nous habitons à Oisterwijk, une jolie petite ville dotée de lacs et de boisés, dans le sud du pays. Notre maison, au toit de chaume, donne sur une rue ombragée, bordée de grands arbres, tout près d’un boisé de sapins, qui cache un mystérieux cimetière juif. Ce boisé et notre jardin, avec ses petits pommiers et ses groseilliers, constituent nos terrains de jeux. En juin 1944, notre maison a été occupée par des soldats allemands et est devenue, au moment de la libération, en octobre 1944, un hôpital de campagne pour des soldats alliés blessés.
La guerre avec ses misères et ses horreurs est encore vive dans nos mémoires. L’invasion allemande a déferlé sur mon pays au lendemain de ma première communion, le 10 mai 1940. En 1943, la diphtérie nous a arraché mes deux petites sœurs, Troeleke et Elleke. Chaque jour, les bombardiers sillonnaient le ciel en grondant au-dessus de nous, en route vers l’Allemagne. À l’été 1944, après quatre années d’occupation, un général allemand et son état-major ont brutalement réquisitionné notre maison. La guerre a ainsi planté ses bottes dans notre cour. Les Heil Hitler(1) et les Sieg Heil(2) résonnaient dans la maison. Les Canadiens sont enfin venus nous délivrer de l’occupation allemande, le vendredi 27 octobre 1944.
Trois années plus tard, une voiture s’arrête devant notre maison, à Oisterwijk. Une femme en uniforme, le symbole de la Croix-Rouge sur son brassard, descend, suivie d’une petite fille aux cheveux noirs. L’enfant porte une valise brune. Un carton attaché à un cordon autour de son cou indique son nom, Traudi Berndl. Elle vient de faire le pénible voyage en train depuis Vienne à travers des villes en ruines pour aboutir devant la porte d’une famille néerlandaise, les Vanderheyden, qu’elle ne connaît pas, mais qui a accepté de l’accueillir pour lui redonner ses couleurs et sa santé.
Ce matin, la maison est silencieuse. Les trois aînés, moi- même, Charlotte et Gabriel, sont pensionnaires et ne reviendront que dans un mois pour la fête de Pâques. Anneke est à l’école du village. Le plus jeune, Charles, est dans son berceau, et son frère Jan, quatre ans, clopine, le pied bandé, car il a renversé un chaudron d’eau bouillante sur son pied.
La représentante de la Croix-Rouge hollandaise sonne.
–Bonjour, Madame. Tel qu’entendu, je vous amène Traudi Berndl, votre visiteuse allemande. Je sais que vous en prendrez bien soin. L’adresse de sa maman est inscrite sur le carton qu’elle porte au cou. À bientôt.
La petite Traudi, timide et inquiète devant cette famille qu’elle ne connaît pas et dont elle ne parle pas la langue, n’ose pas lever les yeux. Elle tient sa petite valise brune qui contient ses vêtements rapiécés. Elle est blême et timide, mais d’un tempérament vif. Traudi aux beaux yeux a huit ans.
La surprise est grande quand nous voyons cette petite qui nous vient du pays de nos anciens occupants et qui parle cette langue rude qui nous a tant choqués. Mais à l’exemple de maman, nous l’accueillons comme un membre de la famille, une autre « petite sœur ». Traudi a le même visage et le même âge que ma petite sœur Troeleke, morte de la diphtérie au milieu de la guerre. Elle me fait penser aux enfants du soldat allemand qui, un jour de l’été 1944, m’avait montré la photo de sa femme et de ses cinq enfants, tous morts sous les bombes des Alliés………»
Notation: 1. Salut Hitler ! 2. Victoire Salut
Accent Grave, un blogueur de Beloeil, a fait un excellent billet sur ce livre et sur son auteur!