Les trois rois manqués, conte de Kees Vanderheyden

Le jour des Rois, les trois frères, Albert, Bernard et Charles étaient réunis avec leurs épouses, les trois soeurs Françoise, Suzanne et Isabelle, pour célébrer la fête des Rois. Ils avaient tous déjà un âge respectable, mais ils étaient pleins d’énergie et d’entrain. La maison d’Albert de Françoise, où ils étaient réunis, respirait la fête traditionnelle.

Les trois soeurs avaient préparé pour leurs maris le gâteau des Rois et une bonne provision de vin épicé, breuvage traditionnel des Rois. Sur le bureau attendaient la couronne du roi et de la reine, dont les élus seraient révélés plus tard. Les hommes étaient sortis sur la galerie pour accrocher l’étoile des Rois Mages, pendant que leurs épouses mettaient la table.

Le drame !

Hélas, le sort a voulu que pendant que les trois lurons attachaient tranquillement la belle étoile éclairée, un vilain coup de vent hurlant leur ait coupé la tête, net, sec. Les trois têtes flottaient maintenant, légères et surprises, hors de portée de tous, vers une destination inconnue.

Le sang-froid des trois soeurs

Les épouses bien-aimées entendirent le coup de vent, se précipitèrent dehors et découvrirent, horrifiées que leurs maris avaient perdu la tête. Ils étaient assis là, raccourcis, sans sang ni drame. Après un moment de panique, les trois soeurs reprirent leurs esprits et installèrent leurs bien-aimés sur le sofa dans le salon. Après avoir pleuré toutes les larmes de leurs corps, elles ont repris leur calme. Elles décidèrent de faire de mauvaise fortune bon coeur. Françoise se leva :

- Suzanne et Isabelle, il n’y aura pas de Fête des Rois, mais profitons du fait que nos maris ne peuvent plus faire à leurs têtes pour en faire des hommes presque parfaits.
- Au boulot, répondirent les trois, avant de retourner chez elles avec leurs rois manqués.

Une oeuvre de correction

Les trois soeurs se mirent au travail. Françoise se rendit compte que son Albert avait quand même perdu un peu d’énergie dans cette aventure tragique. Il avait tendance à se pencher et à s’asseoir tout le temps. Elle décida donc, après avoir consulté ses soeurs, d’acheter une bonbonne d’hélium et une boîte de ballons. Puis elle attacha un ballon bien gonflé à la place de la tête de son mari. Ainsi, tiré vers le haut, Albert se tenait bien énergique debout. Il lui arrivait de temps en temps de faire éclater le ballon quand il s’accrochait au lustre du salon, mais Françoise avait une bonne provision de ballons.

Il fallait maintenant apporter une bonne correction à son mari. Françoise décida que son Albert devait apprendre un art qu’il n’avait jamais voulu pratiquer : faire la vaisselle. Avec tact et patience, elle aidait son époux à faire tremper la vaisselle et à laver verres, tasses, assiettes et casseroles. Son homme cassait bien quelques assiettes au début de son entraînement, mais bientôt, il pratiquait à la perfection cet art précieux. Il savait même essuyer la vaisselle qui brillait désormais comme des soleils. “Quel beau triomphe pour un homme”, se dit fièrement Françoise. En plus, la maison ne sentait plus le cigare et elle pouvait désormais regarder ses émissions préférées au lieu d’avoir à endurer les innombrables joutes de hockey, de football et de baseball.

Chez Suzanne, la bonification du mari se passait plutôt bien. Bernard avait simplement un peu de difficulté à s’orienter dans la maison, vers la toilette ou vers la cuisine. Une idée vint à Suzanne d’installer une boussole à la place de la tête de son mari pour l’aider à trouver son chemin. Le truc fonctionnait, mais Bernard avait quand même tendance à choisir le Nord ou à se diriger vers le garage où se trouvait sa voiture sport dont il aimait tant autrefois de bricoler le moteur.

Suzanne avait un projet audacieux. Elle apprendrait à son homme une mécanique plus délicate et plus sophistiquée que les manoeuvres de mécanicien. Il apprendrait à repasser. C’était tout un défi d’amener Bernard devant la planche à repasser pour qu’il y glisse délicatement le fer chaud sur les draps, les blouses, les chemises, les jupes, les pantalons. Au début, il repassait des pièces à l’envers, ou brûlait un trou dans une chemise, mais avec patience Suzanne lui apprit à repasser comme un expert. Il apprit même à plier le linge. “Voilà un homme de sauvé”, se dit Suzanne tout attendrie.

Grâce à Isabelle, Charles, le plus jeune, découvrit aussi un nouvel art, que peu d’hommes maîtrisent. Avant de perdre la tête, il était toujours assis devant son ordinateur pour explorer le net, découvrir mille nouveautés en politique, géographie et humour. Il parlait même une langue obscure où Isabelle entendait des mots barbares comme downloader, pdf, jpeg, format, htlm. C’était fini maintenant pour Charles, ces excursions en solitaire sur internet. Il allait faire d’autres excursions qu’il avait négligées jusqu’ici : le magasinage.

Isabelle était d’avis qu’il manquait à son mari l’art de l’accompagnement de son épouse pour le magasinage. Elle ne ferait plus l’épicerie seule, ne ferait plus les excursions chez Winners ou Simons sans son compagnon. Elle s’attendait à ce que les gens regardent cet homme sans tête avec étonnement, mais son amour l’emportait et elle faisait désormais le magasinage, fièrement, avec un mari raccourci mais combien patient.

Les trois soeur étaient contentes de leur travail d’amélioration de leurs époux. Elles avaient désormais le temps de lire, de regarder des émissions instructives et d’écouter de la musique romantique. Définitivement un mari sans tête avait ses bons côtés.

Le long voyage

Pendant ce temps, de plus en plus loin des tracas de leurs bien-aimées, les têtes des trois frères voguaient dans le vaste espace vers une destination mystérieuse. Au début, ils avaient eu pas mal de plaisir. Plus légers que des plumes et loin des regards et des oreilles de leurs épouses, Albert, Bernard et Charles avaient vidé leurs sacs de blagues croustillantes. Mais la griserie s’était lentement dissipée, leurs visages pâles étaient devenu rose pâle et l’air se faisait de plus en plus frais. Ils avaient commencé à se poser des questions graves. Où étaient-ils? Où étaient donc rendus leur corps?

Albert, l’aîné et le plus sage avait conclu que la main de Dieu était venu les chercher et qu’ils étaient en route vers le paradis, qui se trouvait quelque part loin derrière les nuages. L’idée du paradis ne leur déplaisait pas, mais les maris n’étaient pas sûrs que le ciel sans leurs épouses serait bien agréable. Quoi faire ? Les trois têtes ne voyaient pas d’autres solutions concrètes que de se laisser filer vers l’inconnu. Le voyage était tellement long et monotone qu’ils s’étaient endormis, jusqu’au moment où un ange les avait réveillés tout près de la porte du paradis.
Soulagés d’être arrivés à destination, ils voulaient entrer par la grande porte, mais l’ange leur bloqua poliment l’entrée.

- Je m’excuse, avait-il (ou elle) dit, vous ne pourrez entrer ici que quand votre corps sera arrivé. On n’accueille pas les gens à moitié au paradis. Vous avez vécu avec vos corps, vous recommencerez ici avec votre corps. Un corps plus beau, bien entendu.

Interloqué, Albert demanda ce qu’ils devaient faire alors en attendant. Puis Bernard plaida la cause des épouses abandonnées en disant qu’elles méritaient un coup de pouce pour endurer leur misère.

La longue Quarantaine

L’ange les rassura avant de les amener au gros nuage rose de la Quarantaine, où attendaient quelques autres têtes, presque toutes en provenance de pays où l’on pratiquait encore la peine de la décapitation. Personne ne savait combien de temps pouvait durer l’attente, car l’heure du retour des corps était décidée en haut. Heureusement qu’un ange venait régulièrement chercher une tête perdue pour l’amener à la porte du paradis pour le grand rafistolage.

Albert, Bernard et Charles menaient une vie douillette sur leur nuage rose. Ils admiraient à travers la clôture du paradis, des arbres majestueux, des fleurs de toutes couleurs et la gamme de tons des nuages du paradis. Ils commençaient à avoir un coeur de poète et passaient leur temps d’attente à réciter des textes inspirés par la nature. Puis, ils entendaient les chants et la musique faits par les anges et les bienheureux musiciens. Ils apprenaient même ensemble à faire de petits choeurs mélodieux.

Mais rien ne pouvait les consoler de l’absence de leurs épouses ou du silence de leur voix. Ils avaient épuisé leurs blagues, découvert la poésie et la musique, mais le temps était terriblement long et lourd à porter. Ils guettaient sans cesse pour voir les ailes de l’ange qui pointait de temps en temps pour venir chercher une tête chanceuse.

Très loin, sur la terre, les trois soeurs n’avaient plus à convaincre des “têtes dures”, pouvaient faire pas mal ce qu’elles voulaient, mais le grand silence dans lequel le triste sort les avait plongées était plus lourd que la pire bagarre de ménage. Courageusement, pendant de longues années, les trois soeurs ont inventé des plans pour aider leurs maris et elles ont cherché des activités pour oublier les moments difficiles. Mais, Albert ne fredonnait plus des chansons d’amour, Albert ne disait plus de mots doux à l’oreille de Suzanne, Charles ne parlait plus des découvertes qu’il avait faites sur internet. Les maris étaient silencieux comme les statues dans le parc ou les poissons dans un aquarium. Quelle tristesse.

Enfin, les retrouvailles

Il faut croire que l’ange de la Quarantaine avait bien transmis les supplications des trois têtes. Sur la terre, un à un, leurs trois corps ont croulé sous le poids de l’âge et ont quitté la terre pour rejoindre leurs têtes qui attendaient impatiemment. Les trois maris soulagés ont alors trouvé une place de choix au paradis. Mais leur bonheur n’était pas complet aussi longtemps qu’ils ne pourraient pas voguer parmi les nuages du paradis avec leurs chères épouses.

Heureusement que la vie sur la terre fait bien les choses et ne s’étire pas indéfiniment. Françoise, Suzanne et Isabelle ont donc fini par frapper, elles aussi, à la grande porte du paradis où elles ont enfin retrouvé leurs chers Albert, Bernard et Charles. Quel spectacle ! Quel bonheur! Chaque homme enfin avec la tête bien soudée sur un corps rafraîchi, le regard vif, le sourire aux lèvres. Les femmes étaient splendides, et les hommes, beaux comme des étoiles, chantaient comme des anges et aimaient la beauté.

Finis les silences, les peines cachées, la solitude. Oubliés la boussole fixée au nord et le ballon léger. Oubliés la vaisselle, le repassage, les excursions à l’épicerie. Les trois couples ont, enfin, pu fêter, dans la joie, la fête des Rois.

Vous savez, le paradis résonne encore des joyeuses conversations des trois frères et des trois soeurs, qui ont découvert que rien ne valait mieux qu’une tête sur les épaules.

Si seulement nous pouvions apprendre qu’il est parfois bon de faire à sa tête.

Kees Vanderheyden Mont-Saint-Hilaire

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