Le Procès, un conte original de Kees Vanderheyden
Lundi 30 novembre 2009Le procès
Il y a quelques années, un incident scandaleux a éclaboussé le Premier ministre du pays, lors de la visite du président des États-Unis. Le chaos a été tel que le président est parti scandalisé et qu’une entente qui aurait dû être signée entre les deux gouvernements sur le commerce du sirop d’érable a été jetée aux poubelles.
Le drame a commencé pendant que le président attendait dans le salon du Parlement et que le Premier ministre se trouve dans l’ascenseur avec ses 4 gardes du corps. Un pet discret mais terrible et suffocant envahit l’ascenseur. Les gardes se regardent, le Premier ministre a un haut-le-coeur et sent un certain vertige. Le pet trouble tellement la concentration du premier ministre qu’il devient confus. En sortant de l’ascenseur, il a un mal de tête, a l’air perdu. Quand il entre dans le salon du Parlement, il confond le secrétaire du président avec le président. Il s’asseoit étourdi à côté du président étonné, bafouille un “Qu’est-ce que je fais ici”. Puis il se lève et quitte le salon. Le président est abasourdi. L’entente ne fut jamais signée.
Le lendemain, les manchettes des journaux parlaient d’un incident diplomatique majeur, d’un froid qui s’était installé entre deux pays amis. Heureusement que les gardes du corps du premier ministre avaient réussi à attraper le pet, l’avaient maîtrisé et avaient réussi à l’enfermer dans un pot de vitre, hermétiquement scellée pour lui régler son sort.
Les gardes ont officiellement porté plainte contre le pet auprès du ministre de la justice. C’était un cas de sabotage, d’offense à un pays ami. Il fallait une peine exemplaire. Jean Laliberté, un légiste prestigieux fut nommé le juge pour le procès. Le procureur de la couronne préparait déjà avec rage l’acte d’accusation. Le juge désigna un vieil avocat, monsieur Painchaud, pour la défense de l’accusé.
L’avocat, qui avait un grand coeur, prit le procès du pet au sérieux. Il décida de consulter les plus grands et les plus humbles pour préparer sa défense. Il lui semblait que parmi les plus sérieux et respectés des autorités se trouvait le Dalai Lama. Il lui donna un coup de fil pour avoir son conseil.
- Sa Sainteté, je dois défendre un pet qui a été accusé d’un crime de sabotage contre l’état. Il risque la peine de mort. Que pensez-vous des pets et de leurs responsabilités.
- Mon cher ami, les pets sont les soupirs ou les chants du corps. Ils expriment humblement, parfois discrètement, parfois avec force, nos misères et parfois nos grandes joies. Les vents du corps sont les seules voix égalitaires dans ce monde. Ils sont les mêmes chez les grands et les petits, chez les riches et les pauvres. Les pets sont des porteurs d’humilité. Sans eux, nous serions insupportables. Le pet est l’image parfaite de la démocratie.
Monsieur Painchaud décida ensuite de consulter un ancien Premier ministre pour avoir son avis. Il alla donc visiter Jean Chrétien à Shawinigan pour demander son avis. Il fut accueilli chaleureusement.
- Les pets sont universels, Monsieur Painchaud, dit l’ancien premier ministre. Je me rappelle une promenade en carrosse royal à Londres avec la Reine Élizabeth. À un moment donné, un des chevaux a dû laisser un pet pétaradant, puant terriblement. L’air était presqu’irrespérable. Je regarde la Reine, qui me fait un beau sourire. “Vous voyez, monsieur le Premier ministre, même moi je ne peux pas tout contrôler”. J’avais répondu, tout étonné “Ce n’est rien, sa Majesté. Mais j’admire votre honnêteté, je croyais que c’était le cheval”. Alors vous voyez, monsieur Painchaud, même les reines ne contrôlent pas toujours le vent intime. Mon médecin m’a même dit qu’un pet valait une année de santé.
En fouillant davantage dans l’histoire, Monsieur Painchaud découvrit que l’empereur romain Claudius qui régnait 50 ans après Jésus-Christ avait donné permission à tous les membres de la cour impériale de péter à volonté, quand il eût découvert qu’un de ses bons amis était mort pour avoir empêché un puissant vent de son corps de s’échapper.
Le vieil avocat voulait aussi consulter des gens humbles. Il parlait donc de la défense qu’il préparait pour un pet à Marianne, la cuisinière du Palais de Justice, et lui demanda de donner son avis sur les pets.
- Monsieur Painchaud, franchement qu’est-ce qu’on ferait sans les pets ? Ils nous délivrent des ballonnements douloureux dans le ventre. En hiver, quand il fait froid dehors, un bon gros pet silencieux réchauffe le lit. Puis, ils tuent les punaises et les acariens. De grâce, Monsieur Painchaud, sauvez ce pauvre pet.
- Je ferai tout ce que je pourrai, ma chère Marianne.
- Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider ?
- Hélas, je ne crois pas. C’est un procès d’état.
Enfin, le jour fatidique du procès arriva. La grande salle du Palais de Justice était bondée de journalistes et de curieux. Sur une petite table trônait le pot de vitre qui emprisonnait le pet. Deux gardiens veillaient sur le prisonnier. Le juge Laliberté présidait sur une élévation, muni de son marteau de chêne. Le procureur, vêtu de noir, le visage sévère, était prêt à bondir. Monsieur Painchaud nerveux était assis à son petit bureau avec une pile de feuilles.
Le juge invita le procureur à lire l’acte d’accusation.
- Son honneur, voici l’accusation qui pèse sur le prisonnier. Les circonstances ont clairement démontré que le pet a empoisonné le premier ministre. Le malaise du Premier ministre a fait avorter une entente importante entre notre pays et les États-Unis. L’attitude insultante, mais bien involontaire, du Premier ministre a provoqué un malaise entre deux pays amis. Le coupable est le pet qui se trouve devant vous. C’est un criminel. Il est coupable de sabotage au plus haut niveau. Je réclame sa mort par le bûcher.
Sur invitation du juge, l’avocat Monsieur Painchaud se leva. Il décrivait avec éloquence ses entretiens avec le Dalai Lama, l’ancien Premier ministre Jean-Chrétien, la décision de l’empereur romain Claudius et les considérations d’une humble citoyenne.
Pendant qu’il faisait son plaidoyer, la citoyenne Marianne exécutait avec flair et plaisir un plan subversif pour promouvoir la libération du pet. Elle préparait pour le juge, le procureur, Monsieur Painchaud et les gardiens, un repas succulent fait de fèves au lard, agrémenté d’une bonne portion de sirop d’érable. C’était un piège habile qui se fermerait sans doute sur le procureur tout en rendant tout le monde plus compréhensif.
Le juge écoutait attentivement le discours de l’avocat Painchaud. Le procureur faisait un sourire méprisant à chaque affirmation du défenseur de l’accusé. Tout le monde regardait le bocal avec son prisonnier sur la petite table. Les photographes prenaient mille clichés.
Enfin, après un bref interrogatoire, le juge sonnait l’heure de la pause.
- Messieurs le procureur et l’avocat, je prendrai le cas en délibéré. Nous nous reverrons après le dîner. Le repas est servi dans la salle à manger du Palais de Justice. Bon Appétit.
Les corridors du Palais étaient parfumés par la bonne odeur des fèves au lard. Les convives étaient surpris, hésitaient un moment devant ce dîner inhabituel et un peu risqué, mais ils n’avaient pas le choix. Ils ont donc tous avalé avec appétit au moins deux assiettées de fèves au lard du gros chaudron de madame Marianne. Elle arborait un petit sourire malicieux. Elle savait pourquoi.
La session de la cour reprit après un bon dîner, suivi d’une heure de détente. Le juge avait l’air un peu tendu. Le procureur éprouvait des remous dans le ventre. Les gardiens, le visage rouges, serraient les fesses. Monsieur Painchaud était calme et confiant. Les fèves avaient fait leur travail sournois dans les entrailles des membres de la cour. Des tempêtes se préparaient à l’ombre. Tout le monde s’en doutait. On crut même entendre quelques bruits suspects, vite étouffés.
Finalement le juge donna un coup vif de son marteau.
“Membres de la cour, messieurs le procureur et l’avocat de l’accusé. J’ai mûrement réfléchi à vos arguments. Voici mon verdict.
Les feux d’artifice n’auraient pas d’impact, Les canons ne nous avertiraient pas du danger des obus, sans leurs tonnerres. Puis, en tout temps, tôt ou tard tout le monde est coupable d’avoir libéré un vent venu de son ventre.
Il est vrai, ce que le Dalai Lama a déclaré que les pets nous rendent humbles et qu’ils sont parfois bénéfiques. Sans pets, la jeunesse serait privée de plaisirs légers et les puces envahiraient nos lits. D’ailleurs, messieurs, le vrai coupable du drame au Parlement n’est pas ce pet dans la bouteille, mais celui qui l’a relâché.
Le prisonnier est innocent et j’ordonne de le libérer immédiatement.”.
Le procureur était stupéfait. Les gardiens ouvrirent le bocal et relâchèrent le pet qui a poursuivi sa danse dans la salle du Palais de Justice. Le procureur se pinçait hypocritement le nez. Monsieur Pinchaud avait un large sourire. Marianne lavait avec fierté son chaudron vide.
Avec son coup de marteau, le Juge Laliberté cassa le mur de l’hypocrisie qui entoure souvent un humble libérateur de l’humanité.
Monsieur Painchaud n’a pas pu s’empêcher de crier, tout joyeux : “Vive les pets libres”.
Kees Vanderheyden
